Le jour venait à peine de se lever lorsque BradPeat, mon vieux compagnon de route, a ronronné d’impatience au plaisir de retourner sur les routes du centre de la France
Direction le Berry, cette terre de brumes et de bocages où les histoires se distillent aussi naturellement que les légendes.
Notre halte du jour : la distillerie Ouche Nanon, un lieu que j’avais déjà évoqué dans un précédent récit — « Bertha the Great et Cardonnacum » — mais qui méritait amplement une nouvelle visite, tant il évolue, se transforme, et surprend.
Nouvelle visite qui va nous permettre de découvrir trois des productions de la distillerie : BERRY, SALAMANDRE et PEATY FROG.
Thomas Mousseau : l’ingénieur devenu alchimiste
Avant de devenir distillateur, Thomas Mousseau était ingénieur en environnement et microbiologiste.
Une carrière tournée vers le vivant, la compréhension intime des micro-organismes, des fermentations, des équilibres naturels qui l'a amené à proposer ses services à Dominique Voynet (au ministère de l'écologie de l’énergie et du développement durable) comme "expert" en pollution par les pesticides.
Mais Paris ne convenait pas à cet amoureux de la nature et c'est avec ce bagage scientifique qu'il s'est téléporté sa brasserie berrichonne , où chaque brassin, chaque fermentation, chaque distillation est pensée comme une équation vivante, précise, mais jamais froide.
Ainsi depuis 2010, il façonne des boissons artisanales et biologiques, issues de céréales locales du Berry.
Avant cela, il prend son baluchon de pèlerin de l'orge accompagné de son fidèle Border collie OBAN (on est pas avec un amateur de whisky là !) et part faire un tour en Ecosse pour se former auprès de maitres distillateurs et d'experts écossais.
A son retour, il lui fallait un matériel à la mesure et c'est ainsi que tout d'abord brasseur, il a croisé la route de La Petite Bertha, un alambic Guillaume de Clermont-Ferrand des années 1930 (qui trône comme une relique sacrée dans son premier atelier boutique.
Autrefois utilisée dans une cave coopérative du Jura pour le macvin, elle a traversé les décennies avant d’être adoptée par Thomas en 2015. Il en a retiré la petite colonne pour la transformer en alambic à repasse, fidèle aux méthodes traditionnelles. Chauffée au bois, elle respire, elle craque, elle vit. Chaque distillation avec elle ressemble à une conversation intime entre l’homme et la machine.
Mais il, fallait voir plus grand et désormais à ses côtés, depuis quelques années, se dresse Bertha the Great, un alambic charentais de 1 400 litres.
Plus moderne, plus stable, mais tout aussi noble. Elle permet à Thomas d’explorer des profils aromatiques plus précis, plus réguliers, tout en conservant la chaleur de la chauffe directe. Ensemble, les deux Bertha forment un duo improbable : la sagesse et la puissance, la tradition et l’audace.
Les distillats : Berry, Salamandre & Peaty Frog
Cela fait désormais 10 ans que l'homme, ses équipes et son chien produisent du distillat berrichon à partir d'orge bio. Et pour fêter cela, il va désormais grossir ses bouteilles et proposer de nouvelles moutures.
Place aux trois esprits du Berry, chacun vieilli dans des fûts soigneusement choisis — bourbon, vins de Loire, vins de Bourgogne, parfois rebrûlés pour réveiller le bois (nous allons voir tout cela).
BERRY – Le terroir en héritage
Le Berry Single Malt n’est pas juste un whisky : c’est une lettre d’amour au Berry, à ses champs, à ses producteurs bio et à l’esprit d’une distillerie qui refuse les raccourcis. Chaque gorgée raconte une saison, un lever de soleil sur les céréales, la flamme dans l’alambic et le temps patient du vieillissement en fûts de bourbon et de chêne français fortement chauffé.
Dès qu’on incline le verre, le nez s’ouvre sur des notes de vanille douce, presque pâtissière, qui rappelle la brioche chaude.
Au second passage on va plus découvrir des zestes d’orange légèrement confits, frais et mais acidulés, qui équilibrent la douceur.
Au troisième passage on lui trouvera une touche miellée, discrète mais persistante, qui donne au bouquet une dimension presque gourmande.
En bouche, le Berry joue sa partition avec assurance avec une une attaque ample et ronde, sans agressivité. Les notes maltées se déploient avec une belle charpente, révélant une profonde richesse céréalière. Le bois influence doucement le palais, apportant des épices subtiles et un boisé soyeux, sans jamais écraser le malt.
La finale est persistante, délicatement boisée, avec une tension et une fraîcheur qui prolongent le plaisir laissant dans l'esprit des traces de vanille, d’épices fines et de céréales grillées.
SALAMANDRE – La minéralité enflammée
Créature mythique, la salamandre traverse le feu sans se consumer, mais chez les tonneliers c'est C’est un fer chauffé au rouge que l’on introduit dans un fût pour brûler légèrement l’intérieur du bois.
Aussi ce n’est pas un hasard si elle a donné son nom à ce whisky : ici, tout est affaire de maîtrise du feu. Chauffe à flamme nue, distillation lente, décisions prises à l’odeur plus qu’au chronomètre.
SALAMANDRE est un whisky qui assume sa puissance, mais toujours avec élégance — un caractère forgé dans la chaleur, poli par le temps.
Issu d’orge bio du Berry, distillé sur place et vieilli avec soin dans des fûts de vin rouge et en fûts neufs toastés à la SALAMANDRE (pas l'amphibien vous l'aurez compris). Ensuite le distillat finit sa course dans des fûts de pinots noirs.
Le premier nez est profond et enveloppant avec des notes marquées bois brulé, presque fumé, évoquant un foyer encore chaud.
Au second passage, la céréale se fait plus présente et plus concentrée, avec des accents de pain grillé et de malt biscuité.
C'est au troisième passage qu'on va découvrir des touches épicées de cannelle et de clou de girofle
En bouche, SALAMANDRE affirme immédiatement sa personnalité avec une attaque franche, structurée, avec une belle densité. Le malt s’exprime pleinement, soutenu par un boisé appuyé mais parfaitement intégré. On lui découvre sur la durée des saveurs de caramel et plus lointaines de fruits à coque grillés et des épices.
La finale est persistante et légèrement sèche avec des notes boisées.
PEATY FROG – Le batracien fumé
Il y a, derrière la distillerie Ouche Nanon, quelque chose d’inattendu. Un souffle venu d’ailleurs.
Un whisky qui regarde vers les landes écossaises battues par le vent plutôt que vers les champs sages du Berry.
Peaty Frog, c’est l’intrus volontaire. Le pas de côté. Une grenouille qui aurait sauté dans un feu de tourbe, puis décidé d’y rester.
Dans ce Berry céréalier, où l’orge pousse sous un soleil doux, Ouche Nanon a choisi d’introduire la tourbe comme un élément de rupture, presque de provocation. Pas une tourbe massive et médicinale à l’extrême, mais une tourbe maîtrisée, fumée, terrienne, organique — intégrée au malt plutôt que plaquée par-dessus.
Distillé à feu nu, comme tous les whiskies de la maison, Peaty Frog est un whisky de contraste mélant la douceur du grain bio berrichon à la rudesse de la fumée : le feu sous l’alambic répondant à la tourbe dans le verre.
Dès le premier nez, aucun doute on découvre des notes de fumée légères, boisées, en mode fumée humide le lendemain d'un feu de camp. Elle sont ici grasses, terrienne, évoquant la mousse et la braise.
Au second passage le malt apparaît, discret mais présent, avec une touche de céréales toastées.
Au troisième passage la fumée faits son retour avec un mélange de notes de cuir et de charbon froid mais en retenue. On pourrait presque lui trouver une minéralité presque saline (surement l'époque ou le Berry était sous la mer !).
L’attaque en bouche est vive mais maîtrisée avec une tourbe qui s’impose immédiatement tapissant le palais d’une fumée dense. Le malt bio apporte une rondeur céréalière qui empêche le whisky de devenir sec ou austère et revèle des notes de poivre. A la fin la bouche découvre des notes de bois brûlé mais également quelques notes sucrées.
La finale est clairement tourbée et sucrée et surtout persistante avec tout d'abord une note de fumée froide puis une légère amertume café noir.
En quittant Ouche Nanon, BradPeat semblait presque vibrer encore du souffle des deux Bertha. Je repensais à mon premier article, à la découverte émerveillée de Bertha the Great, et je réalisais combien la distillerie avait grandi sans jamais trahir son âme.
Ouche Nanon n’est pas seulement un lieu de production : c’est désormais un sanctuaire artisanal, un laboratoire vivant où le Berry se raconte en gouttes d’ambre.


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