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L'âge de raison : Quand Armorik et Rozelieures défient le temps

Pendant longtemps, le whisky français a été perçu comme un "jeune premier" : vif, porté sur le fruit et le terroir, mais manquant parfois de la profondeur que seules les décennies en fût peuvent offrir. Aujourd'hui, cette époque est révolue.

 

Avec le lancement de leurs cuvées de 18 ans, les distilleries Armorik et Rozelieure ne se contentent pas de sortir des bouteilles de prestige ; elles affirment la légitimité de la France sur la carte mondiale des spiritueux de haute lignée.

 

Aussi, s’il y a des voyages qui se comptent en kilomètres, le miens va ici se mesurer en décennies.

 

Pour ce nouveau périple, j’ai chargé Bradpeat, mon fidèle compagnon de route, pour une traversée transversale de l'Hexagone. L’objectif ? Saluer deux figures emblématiques du whisky français, David Roussier et Christophe Dupic, et surtout, goûter au fruit de leur patience : leurs cuvées de 18 ans. Il ne sera pas, ici, question de comparaison mais plutôt de monter que la France n'a plus à rougir des cousins d'outre manche.

 


Etape 1 : Lannion, le jardin de David Roussier

 

Arriver chez Warenghem à Lannion (en Bretagne), c’est un peu comme rentrer à la maison mais surtout dans une institution familiale centenaire.

 

L'air marin de la côte de Granit Rose s'engouffre dans Bradpeat dès que j'ouvre la porte de mon van. David me reçoit avec cette simplicité qui caractérise les pionniers. Ici, on ne joue pas à faire du whisky, on le forge depuis 1998.

 

Le 18 ans qu’il va me faire découvrir est l'aboutissement d'une vision entamée il y a deux décennies : prouver que le caractère breton peut rivaliser avec les plus grands noms d'Écosse.

 

Armorik 18 ans : L’Équilibre de l'Hygrométrie Bretonne

 

Ce climat breton, avec sa faible amplitude thermique, permet un vieillissement long sans une évaporation excessive de l'eau (ce qui ferait grimper le degré alcoolique). On a ici travaillé sur un assemblage de haute précision.

 

Ce 18 ans repose sur une architecture bicéphale depuis 2007 :

 

 * Ex-fûts de Bourbon qui constituent la colonne vertébrale. Ici, le chêne blanc américain a déjà été "cassé" par un premier passage de bourbon. Il apporte la structure vanillée et la sucrosité lactée sans écraser le distillat floral d'Armorik.

 

 * Ex-fûts de Sherry Oloroso qui est la signature de David sur ses vieux comptes d'âge. Le chêne européen, plus poreux, apporte les tanins et cette couleur acajou. L'imprégnation profonde du Sherry dans les fibres du bois libère, après 18 ans doit pouvoir apporter des notes caramélisées et de composés phénoliques complexes.

 

 

Ce "vieux" whisky, embouteillé à 48,7 % APV,  est une invitation à la gourmandise.

 

Au premier passage on va retrouver des notes marquées de fruits secs (figue, datte) avec en arrière plan quelques notes de rancio et d'épices qui viennent chatouiller les cils du nez. 

 

Au second passage on découvre une pointe d'agrumes confits d'abord sur l'orange puis la mandarine vient apporter de la fraîcheur.

 

Le troisième passage sera plus boisé légèrement encaustique mais reste néanmoins surmonté de notes sucrées.

 

L'attaque en bouche est soyeuse. Un caramel au beurre breton (salé bien entendu). On va tout d'abord trouver des notes sucrées et une pointe de sel mais également un fonds boisés.

 

Vient ensuite une montée d'épices qui viennent piquer la bouche mais se calment assez rapidement pour laisser place à de belles notes de fruits confits. Sur la fin, alors que ces notes sucrées restent collées au palais, ce sont des notes plus boisées et sèches qui tapissent la langue.

 

La finale est longue et chaleureuse, elle laisse une empreinte marine et légèrement poivrée, signature indéniable de la distillerie.

Le verre vide garde de beaux stigmates de fruits confits et de notes rancio.

 


 

Entre Lannion et Rozelieures, il y a la France qui défile. Bradpeat ronronne sur les routes de campagne. Ce trajet, c’est la métaphore parfaite du vieillissement : il faut savoir laisser le temps au temps, apprécier le paysage entre deux étapes de caractère.

 


Etape 2 : Rozelieures, le volcan de Christophe Dupic

 

On change de décor. Les collines lorraines remplacent les falaises bretonnes. Chez les Grallet-Dupic, on a les pieds dans la terre et la tête dans l'alambic.

 

Christophe, et toute sa famille, m’accueille avec cette passion du grain et du fruit qu’ils cultivent eux-même. Ici, le whisky est une affaire d'agriculteurs-distillateurs, une boucle verticale complète. "Récoltant-distillateur" tout est ici maîtrisé, de la culture de l'orge à la distillation.

 

Christophe a su transformer l'exploitation familiale en un laboratoire d'excellence. À Rozelieures, on maîtrise la tourbe, on apprivoise les fûts de vins d’exception, mais surtout, on attend que le terroir lorrain infuse dans l'esprit.

 

Ce 18 ans, c'est le sommet de leur pyramide, un distillat qui a survécu à 18 hivers lorrains rigoureux.

 

Ici, le temps n'a pas seulement adouci le feu de l'alambic ; il a sculpté une complexité aromatique rare pour un whisky français.

 


Rozelieures 18 ans : La Maîtrise de l'Amplitude Lorraine

 

Chez Christophe, le défi est différent que chez David. En Lorraine, les étés sont chauds et les hivers rudes. Le "push and pull" (le mouvement du distillat entrant et sortant des pores du bois sous l'effet de la température) est beaucoup plus agressif qu'en Bretagne. Pour autant, le choix Lorrain s'est porté sur un distillats plus brut présenté à 53,2 % APV.

 

Christophe profite de sa position de récoltant pour expérimenter des Parcellaires, mais pour le 18 ans, c'est la noblesse du chêne qui prime :

 

Christophe apporte un soin particulier à l'origine des bois et on retrouve souvent l'influence de la forêt locale (Haye), mais pour ce compte d'âge, l'utilisation de fûts de vins français (notamment des grands crus de Sauternes ou de vins rouges) est déterminante.

 

En parallèle, il y a 18 ans, il a expérimenté  une chauffe moyenne-plus qui a permis  de charger le bois en vanilline et en notes torréfiées et avait choisi, à "l'époque" un malt légèrement tourbé (6ppm) pour son distillat. Avec le temps on va voir si, en toute logique, il s'est polymérisée avec les tanins du bois pour créer des arômes de cuir et de tabac froid.

 

Ce vieillissement donne, lui aussi, de belles teintes ambrées intenses.

 

 

Quand on plonge le nez dans le verre, on est immédiatement saisi par une complexité boisée et fruitée. On peut rapidement détecter des notes de cacao et quelques épices discrètes.

 

C'est le second passage qui laisse apparaître des notes apparentées à celles de la tourbe avec du cuir, du tabac froid, avec son voile de fumée, extrêmement discret, presque évanescent.

 

Au troisième passage on va avoir un retour des notes de fruits rouges compotés mais surtout des épices.

 

La bouche est riche, complexe et raffinée.

 

Elle est marquée par des saveurs d'abord sucrées de fruits rouges, puis proches de la texture sèche des noix, ensuite des pruneaux et enfin de mirabelle (notes reconnaissable de Rozelieures d'alors). On découvrira ensuite les notes taniques apportées par les fûts de vin, avant une explosion d’épices qui tapissent la bouche. Sur la fin, il deviendra plus sec et boisé.

 

La finale, longue et majestueuse, s’étire sur de subtiles nuances fruits rouges puis de fruits du vergers distillés.

 

Si vous avez un doute sur le caractère légèrement tourbé de ce distillat, faites le test de la paume de main. Vous y découvrirez de légères notes de fumée qui viennent enrober les larges notes d'orge.

 

Tout comme dans la main, le verre vide révèle les très légères notes de tourbe , mais cette fois-ci elles viennent envelopper les notes de mirabelles.

  

 


Conclusion : Une France majeure

 

Que ce soit chez David en Bretagne ou chez Christophe en Lorraine, le constat est le même : le whisky français a atteint sa majorité. Ces deux flacons de 18 ans ne cherchent pas à copier l'Écosse. Ils affirment une identité propre, faite de patience et d'amitié.

 

Alors que je referme les portes de Bradpeat pour reprendre la route, une certitude demeure : avec de tels ambassadeurs, le whisky français n'a plus rien à prouver, si ce n'est sa capacité à nous faire voyager au fond d'un verre.

 

Si vous croisez un van qui sent bon le malt et la tourbe sur les routes de l'Est ou du Grand Ouest, c'est sûrement Bradpeat qui continue sa quête des anges. A vite !

 

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